PRODUIRE

Lundi 26 Octobre 2009
Tout fout le camp ma bonne dame !
A la veille de connaître le jugement du tribunal qui statuera sur le destin de la maison Christian Lacroix, un des derniers bastions de la Haute Couture et du savoir-faire français, le plus important n'est assurément pas de s'interroger si oui ou non il faut laisser une compagnie étrangère racheter ce fleuron du bon goût . A tout bien savoir, de toute façon Christian Lacroix était déjà sous contrôle de Falic, société étrangère et, depuis 4 ans, avait changé de mains 3 fois, comme si cette pierre précieuse qu'est Lacroix était un diamant maudit ! On ne peut donc que se réjouir, quelque soit le repreneur que les emplois soient sauvegardés et que la magie puisse reprendre le plus rapidement possible !

Non, la vraie question est : que feront toutes les entreprises, moins prestigieuses que Lacroix et moins agiles à se faire courtiser par des investisseurs internationaux mais tout aussi détentrices de savoir-faire lorsque les choses iront mal pour elles ou que simplement les personnes qui détiennent ce savoir partiront à la retraite, sans relève ? Une question qui renvoie à la valorisation du savoir-faire, une valorisation qui dans notre monde moderne est devenue synonyme de rentabilité court terme et de bénéfices faciles. Car ne nous trompons pas : ce qui intéresse les investisseurs gourmants de dollars, ce ne sont pas les petites mains savantes sans qui rien ne serait pourtant possible mais la tête visible, le créateur, le gros nom, le gros chèque ... En écrivant çà, je repense à Jeanne, mon arrière grand-mère, couturière sur mesure, assise derrière sa machine en train de préparer, avec attention et compassion, un tailleur à une cliente : pour elle - pour moi - la valorisation tenait dans ce service personnalisé, dans cette proximité, dans cette chose pourtant impalpable qu'était le fait de rendre une personne heureuse de porter un vêtement fait pour elle et de lui apporter son attention, une attention dénuée de valeur outrageusement marchande, une attention humaine et intelligente. Ah Jeanne, comme cette époque était bénie et comme les écoles étaient remplies de jeunes filles brodeuses de boutonnières lingerie, modistes ou bien couturières floue. Comme l'envie était là, impossible à valoriser dans l'instant mais tellement mesurable par son abscence quelques 40 ans plus tard ...
Mais revenons à notre époque formidable et pour parler valorisation au sens moderne, parlons chiffres donc : au Québec, l'âge moyen des travailleurs dans le secteur de la production est de 50 ans ... avec près de 40% au delà de 55 ans, un chiffre qui englobent les couturières, ces denrées devenues rares et qui détiennent ce fameux savoir-faire ! La relève parlons en aussi : à l'école des métiers du Faubourg, la section couture est tombée de 12 à 3 classes en moins de 5 ans. Alors où allons-nous avec tout çà d'ici 10 ans ? Dans un mur assurément ...

Car voilà bien là le paradoxe : sur un marché de la mode monolythique, emmené par des valorisateurs du court terme, la vraie valeur, celle de la plus-value du savoir, n'est plus comptabilisée. Surtout que, ironie du sort, en Inde, deuxième pays fabricant de vêtements après la Chine, 50% de la population a moins de 25 ans, apportant chaque matin un flot aléatoirement qualifié au pied des usines de production ! Et pendant ce temps, les créateurs locaux, fêtu de paille dans cette marée, comptent leurs couturières perdues ...

Mais que ces délocalisateurs de masse s'interrogent : combien de temps avant que leurs propres consommateurs ne se rendent compte de la supercherie et réclament une vraie valeur pour ce qu'ils achètent ? Combien de temps avant qu'ils ne leur faillent repenser un nouveau modèle adapté à une nouvelle demande de personnalisation et de proximité? 5 ans peut-être, 10 ans tout au plus ? Oui mais voilà : dans 10 ans, ici, il n'y aura plus personne derrière les machines.

Je parle alors à toutes ces Jeannes québécoises modernes : votre avenir est là . Aimez le métier que vous faites, chérissez le car c'est vous qui lui donnerez ses lettres de noblesse. Faîtes de la résistance à la médiocrité : le savoir, la vraie valeur, c'est vous qui le détenez et bientôt, au même titre que le pétrole, il vaudra cher, très cher !

Et puis, à toi Jeanne, Ma Jeanne, je te dis : où que tu sois, repose en paix. Ton flambeau, je trouverai quelqu'un, j'en suis sûr, pour le tenir pour toi, pour moi, encore longtemps !


   

Powered by Christophe Billebaud, directeur de Montréal Couture
Toute opinion exprimée dans ce blog n'est que l'opinion personnelle de son auteur, qui reste seul responsable de ses prises de position.
Ce blog n'engage donc pas ni le nom de Montréal Couture, ni les membres de son conseil d'Administration